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Privilégiée Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marie Chotek   
15 janvier 2010 14:40

Lundi matin, après une nuit passée pour partie en compagnie de Morphéophobe, venue me souhaiter ses bons vœux pour l'année 2010 (une inspiration retrouvée... accompagnée d'une grande sérénité intérieure... et de nuits réparatrices...), je suis arrivée aux aurores au Syndic, à savoir 9 h 00 pétantes (« aurores » concernant mon rythme biologique, je précise pour l'identité nationale qui se lève tôt).

Je suis arrivée, déjà vannée, rien que par le fait d'avoir affronté les masses dans un métro bondé où si je dépliais mon Libé, c'était en plein sur la tête de cette femme grossie de mille vêtements, auxquels s'ajoutait un sac à dos pour six mois de voyage, qui avait absolument tenu à se positionner juste devant moi. Sans oublier cette petite vieille qui a foncé sur moi avec sa canne alors que je venais tout juste de poser mes fesses sur un strapontin. Que pouvait donc bien foutre une aïeule dans le métro à l'heure de pointe?

Il était donc 9 h 00 du matin. Pas un parapheur ne bougeait au Syndic. J'étais seule ou presque dans les lieux, jamais je n'étais arrivée si tôt (encore une fois pardon pour la France plutôt immigrée qui se lève tôt) mais je n'avais pas le choix étant donné que A avait trouvé une bande de jeunes à éduquer (ping pong et baby foot) et qu'il incomberait désormais à moi d'aller chercher Zébulon.

Alors que je commençais à regarder tranquillement mes mails, Bécassine a surgi à 9 h 12, heure parfaitement indue la connaissant.

  • T'es en avance sur le décalage horaire de printemps? Elle a fait en m'apercevant.

Ahah. Je lui ai expliqué que j'allais désormais devoir arriver une demie-heure plus tôt pour pouvoir partir à 17 h 30 dernier carat car passé 18 h 30, la nounou enclencherait le compteur tic tac, à moins qu'elle ne dépose Zébulon au commissariat des grands pêchers, la cité d'à côté. Mais alors que je pensais qu'elle allait me dire, oui, oui, genre m'en fous car ça ne changeait pas fondamentalement les choses, elle s'est mise à vociférer :

  • 17 H 30?! Tous les soirs?!

  • Ben oui...

  • Mais je REVE? Comment je fais moi si la Colonette me demande des indicateurs à 17 H 34 hein?

  • Ben je les lui donne le demain à 9 H 00...

  • Mais si elle les veut TOUT DE SUITE? Hein? Je fais COMMENT moi?

Ben tu dis qu'en tant qu'ex ministre, t'as pas à recevoir des ordres de grouillote de son acabit et que ses indicateurs, si elle les veut tout de suite maintenant, elle n'a qu'à payer une vraie statisticienne avec le salaire qui va avec et baste. Argument que je lui ai présenté, en mettant les formes, ça va de soi.

  • Mimi... je crois que tu ne te rends pas compte... elle a repris en me regardant avec un air outragé, ton 70% nous donne vraiment beaucoup de travail en plus... on ne s'en sort plus... la Cadette en fait déjà énormément, et moi aussi... alors qu'en tant que chef de bureau, je devrais être tranquillement assise dans la chaise haute de l'arbitre à orchestrer l'ensemble...

  • Mais je ne comprends pas, j'ai protesté, que faites-vous de plus pour le moment? On ne nous a encore rien demandé que je n'ai fait moi-même!

  • Eh bien... tiens... jeudi... tu n'avais pas sitôt fermé ton ordinateur et filé comme fonctionnaire assermenté, que la Colonette nous a demandé des données sur le nombre d'aides allouées concernant la numérisation des manuscrits du bas moyen âge en Picardie... et tu n'étais pas là!

  • Mais c'était pour quand?

  • Le 12 février!

  • Mais enfin, c'est dans plus d'un mois, j'ai protesté à nouveau, j'ai largement le temps de le faire...

  • D'accord, mais c'était pour te donner un exemple, Mimi, tu n'étais pas là et on nous a demandé quelque chose relevant de tes attributions... non, non, vraiment, tu aménages tes horaires comme ça te chante, et vas y que je me réserve le jeudi après-midi, et le vendredi en entier, tant qu'à faire, comme une étudiante... ou une jeunesse dorée qui gagne son argent de poche avant que de se trouver un bon parti...

J'aurais bien fait remarquer à Bécassine qu'à 40 ans, le terme « jeunesse dorée » me paraissait un peu incongru et qu'un éducateur de rue ne me semblait pas précisément ce qu'on appelle un bon parti mais je savais bien qu'elle ne m'écouterait pas. Elle était juste parfaitement irritée de ce que j'ai le droit de travailler officiellement à 70% quand elle, était soumise à un régime du 100% (théoriquement du moins).

A ce moment là, le téléphone a sonné, le sien, et elle a filé dans son bureau... pour en ressortir peu de temps après.

  • Mimi! Je dois y aller! Ma sainte cousine Flore de Rome, nonne de son état, a eu un malaise dans la sainte chapelle, elle a vu une musulmane en burqa qui mettait un cierge, je cours la chercher...

Je me suis donc retrouvée seule. Bécassine était partie mais dans les airs, flottait encore la nuée laide de ses insinuations. J'avais beau me dire que ce n'était jamais qu'une envieuse et une diseuse de mauvaise foi, le malaise persistait.

La matinée a passé, j'avais pas mal de boulot (parfaitement barbant, je ne sais même pas pourquoi je le précise), et la Cadette s'est fait porter pâle suite à une intoxication alimentaire (un nêm au rat, elle a blatéré dans le combiné du téléphone, ou quelque chose dans ce goût là, je retourne dégueuler...), ce qui fait que j'ai travaillé dans un silence de plus en plus écrasant au fur à mesure que les heures passaient.

Personne n'a voulu manger avec moi à la cantine (les soldes, une bouffe avec une copine, ma mère de passage à Paris, les derniers jours de l'expo Toulouse Lautrec - aquarelles méconnues consacrées aux saucisses... ) et alors que j'arpentais les rues du quartier, je me suis rendue compte que je parlais toute seule. Et je n'avais même pas d'oreillette dans les oreilles. En guise d'antidote, j'ai essayé de passer des coups de fil mais la terre entière s'était mise sur répondeur.

De retour au bureau, Bécassine était toujours absente, il faut croire que le malaise de la sainte cousine avait viré au coma. Elle n'est réapparue qu'à 17 h 30, au moment où j'enfilais mon manteau.

  • Tu pars déjà mimi? C'est la migration du rond de cuir, c'est ça?

  • Je ne suis pas un rond de cuir, Christine... je suis une contractuelle, une sorte de pervenche si vous préférez... de catégorie B qui plus est...

  • Mimi, mais la journée a à peine commencé!

  • Désolée, mais j'ai un mioche à aller chercher, et une nounou sympa mais elle aussi très à cheval sur les horaires... elle a sa vie aussi après tout!

  • Mimi! A crié Bécassine alors que je m'enfuyais (en serrant les fesses). Tu es vraiment ce qu'on appelle une privilégiée! Et ne te sens pas méprisée sous prétexte que tu es en B! Tu as une cuillère en or blanc dans le...

Le bec? Le fion? Le reste s'est perdu dans le couloir, je courais presque car cette issue de jésuite m'avait mise en retard.

Privilégiée. Je me suis répété et répété encore ce bon mot dans le métro bondé qui m'emmenait par des chemins détournés à Montreuil city. En effet, quand je suis arrivée à bout de souffle sur le quai de la ligne 1 ça a été pour entendre la voix suave de miss Métro annoncer qu'un « accident voyageur » en avait interrompu le trafic. Encore un connard qui s'est suicidé, je me suis surprise à grogner, et ça aussi, après ce midi où je parlais toute seule, ça m'a fichu un coup (allais-je devenir une énième dégénérée pleine d'aigreur qui rentre dans la rame comme on brandit un bélier?). J'ai fini par rejoindre une ligne 9 de même bondée qui a stoppé net dans un tunnel, privilégiée, tic tac, je n'arrivais même plus à lire mon journal à mesure que les mines filaient, privilégiée, tic tac tic tac.

J'ai finalement franchi la ligne d'arrivée de chez la nounou avec 12 minutes de retard, soit une heure quinze de trajet porte à porte depuis le Syndic. Zébulon était posé dans l'entrée plongée dans l'obscurité, son manteau enfilé avec écharpe et bonnet, ses petits voitures serrées dans ses poings, et nounou m'a dit.

  • Vous êtes une privilégiée, vu que je ne vous ferai pas payer le surcroit d'horaire... pour cette fois ci du moins!

Je suis ensuite rentrée en portant un poids mort animé de mouvement, au prétexte qu'il ne voulait pas marcher mais préférait bien plutôt serrer ses petites voitures ou les faire rouler sur mon visage tout en grignotant un quignon de pain avec l'autre main.

J'ai atteint mon étage élevé en sueur avec un Zébu qui hurlait parce que je n'avais pas envie de lui laisser jouer avec la minuterie et le marathon du soir a commencé sur fond de cris car le Zébu n'acceptait pas que je lui interdise de jeter de l'eau partout dans la salle de bain ou de plonger le camion de pompier dans sa soupe.

Après le dîner, une fois le Zébu couché (trois allers retours), alors que j'ouvrais mon ordinateur à 21 H 45, la non muse m'a fait remarquer que j'avais un paquet de mails en retard à répondre, tout un texte à saisir pour la grande Simone avant la fin de la semaine (puisqu'à 40 ans, tu fais encore ce job de fille à maman pour gagner de l'argent de poche), et en soupirant, j'ai refermé le texte que je m'apprêtais à retravailler.

J'étais peut-être, sans nul doute, privilégiée, surtout par rapport à plein d'autres gens (sans même aller jusqu'aux Haïtiens), mais je dois dire que mon ressenti ne l'était pas, lui. Question de point de vue, comme aurait dit Copé avec sa sainte laïcité et sa burqa piégée, pour moi, une femme enfermée dans un sac de toile est une victime du machisme, à laquelle il convient donc de faire payer une amende.

Euh... Je suis partie me coucher, je commençais à tout embrouiller et Morphéophobe avait promis de venir me re-souhaiter ses voeux au petit matin. 


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