Accueil arrow News arrow News arrow Ecrire dans un café
Ecrire dans un café Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marie Chotek   
21 janvier 2010 20:53

Vendredi, la maison est envahie par le père, le fils, la non muse, Cléa Culpa et sa fille (entre deux renvois de lycée) sans oublier la cousine Morphéophobe, qui, parfois, disparaît après le déjeuner, auquel cas c'est sa jumelle, Morphée qui peut prendre le relai (tentation du canapé, juste un petit somme hein pour se requinquer, et deux heures après, c'est le réveil en fanfare par un Zébu hilare qui jappe sous votre nez Dodo? Dodo?).

Je décide donc d'aller installer mon bureau dans un café. Un café du onzième, car je dois y passer faire des courses.

Ouep. Est-ce une bonne idée? Après tout, des tas de gens écrivent dans les cafés, le café de Flore, c'était Sartre, Beauvoir, Sagan (?), Beigbeder et Virginie Despentes (??). Bon, je ne suis pas sûre que Simone et Jean-Paul pondaient leurs 500 pages en lieu et place du café, a priori, ils devaient aller s'y délasser en commentant l'actualité devant une bonne côte de boeuf et un ballon de rouge. Mais on ne niera pas le fait qu'un certain nombre de grands livres ont été écrits dans des cafés (sisi).

En plus, il y a l'ambiance. Les anecdotes. L'anthropologie ordinaire et urbaine à portée d'oreille. De là à se dire que des histoires vont vous tomber toutes cuites dans les tympans, il n'y a pas loin. Une conversation un peu pas banale, et il suffira juste d'un déclic...

  • Qu'est-ce que vous avez aujourd'hui?

  • Poulet tandoori à la parisienne avec son riz basmati de même!

  • De même quoi?

  • À la parisienne pardi!

… un simple déclic qui vous mettra dans les rails d'une sacrée bonne nouvelle. On dira alors, ah ce regard aigu porté sur la société contemporaine in situ Paris et toutes les chances seront réunies pour faire un livre, certes topographiquement marqué, mais qui se lit et passe de main en main.

Allais-je écrire un grand livre rien qu'en posant mes fesses dans un café avec un expresso à mon flanc droit pour justifier mon occupation des sols? Non. Ce serait trop facile. J'imagine déjà la critique du Masque et la Plume.

  • Ce livre est une sorte d'OVNI. Son auteur fait partie de ces femmes tardivement reproduites et par ailleurs ex célibataires de longue durée, qui ont toujours été habituées à écrire chez elles dans un silence de cathédrale et qui, dès qu'un homme et un enfant en bas âge prennent (enfin) leurs quartiers chez elles, n'arrivent plus à aligner deux lignes. L'auteur a ainsi écrit les 500 pages de Un peu moins de bruit s'il vous plait, dans les cafés parisiens, à raison de deux heures grappillées par ci par là...

  • Ahaha, ça se sent!

  • Pourquoi dis-tu ça Jean-Louis? Avec ce ton sarcastique qui plus est...

  • Je vous conseille le poulet tandoori à la parisienne avec son riz basmati de même!

Non. Il ne s'agit pas (plus) d'écrire un grand livre, juste un bon petit bouquin de nouvelles qui tienne la route et qui ne soit pas interrompu dans sa rédaction par l'intrusion d'un organisme vivant absolument hostile à toute occupation qui ne lui soit pas consacrée. Il s'agit aussi de se tremper dans un autre élément que son chez soi, situé à l'extérieur du monde, ou du syndic, situé dans un autre extérieur du monde.

  • Ah non, pas de salade niçoise aujourd'hui, mais si vous voulez du riz, y a le poulet basmati à la parisienne avec son riz de même...

  • Ah et tu n'appelles pas ça allumer? Tu l'accostes dans le parking direct devant sa voiture mais à part ça c'est pas allumer??

  • Et votre prochaine... prochaine... votre prochaine... enfin tu vois... exposition... c'est euh quand?

  • Hey jude... lalalalalal..... lallalalalalal.... lalalalal... hey juuuuuuuuuuuuuude!

  • A la prochaine! Hein! Bonne fin de journée!

  • Merci beaucoup mesdames, bon après-midi!

Enfin, les rats quittent le navire. C'est la fin de l'heure de table, comme on dit, et les gens se pressent pour payer au comptoir avant que de s'enfuir en courant. Peut-être ont-ils une Bécassine qui tient un compteur tic tac pour leur reprocher leur 97% de temps?

Bon, c'est pas le tout, on se recentre sur ce qu'on était venue faire. Ecrire une nouvelle sur la reproduction des mammifères. Où en était-on? Ah oui, un couple de lesbiennes prépare l'anniversaire de leur fils, un bel enfant de 5 ans, obtenu par l'une d'entre elles grâce à une FIV contractée avec le sperme d'un ami homo qui vit en couple et rêvait d'être père, tandis que l'autre lesbienne a adopté une petite Chinoise hépatique en se faisant passer pour une célibataire prête à élever seule une asiatique mineure.

Pour fêter les cinq ans du bambin, elles attendent donc le couple d'amis homos, puisque l'un d'entre eux est le père biologique, mais également les quatre paires de grands-parents (les parents des deux hommes, et leurs parents à elles), soit huit vieux au total, dont une vieille (76 ans) qui fait mère porteuse pour sa fille cadette (46 ans) née sans utérus. Sans oublier la soeur de la lesbienne adoptante qui vient avec son mari, 85 ans, accompagnés de la femme qui porte leur enfant (7 mois de grossesse) ainsi que de leur propre fille, 4 ans, obtenue quasi naturellement (insémination maison avec une pipette à doliprane car le vieux monsieur avait des problèmes d'érection suite à son opération de la prostat). Fécondation naturelle, et naissance de même, au milieu du jardin du vieux monsieur (sous la tonnelle couverte de vigne), qui a abouti à l'ablation de l'utérus de la mère naturelle (hémorragie et dix jours de coma), d'où la mère porteuse pour la ou le second (le sexe est tu, il faut bien garder un peu de mystère dans toute cette machinerie).

  • Vous avez quoi comme plat du jour?

  • Je vous conseille vivement le poulet tandoori à la parisienne avec son riz basmati de même...

  • VLANG! PUTAIN MES DOIGTS!!! PUTAIN DE CAISSE DE MES COUILLES! FAIT CHIER CETTE MERDE!!!

Reproduction des mammifères, mes couilles... Ah cela fait du bien de se retremper dans ces ambiances de café, un peu oubliées avec l'avènement de l'Enfant. En plus, entretemps, tous les fumeurs ont été abattus, ce qui fait que c'est merveilleux, j'aperçois le clavier devant moi, mes lentilles ne se collent pas à la rétine, et je ne sentirai pas le vieux cendrier pendant tout le reste de la journée.

Bon, il est juste dommage que la vieille et son petit-fils (son gigolo?) à la table d'à côté, s'obstinent à parler en arabe tandis qu'une fille en face de moi mange son tandoori à la parisienne avec son riz basmati de même (sans en être à l'étape, je parle tout haut toute seule). Ce qui fait que ça ne fait pas beaucoup de sujets de nouvelles ou de sociétés, alors que, sortant de mes tanières (home et Syndic), j'espérais bien saisir sur le vif un peu d'anthropologie parisienne, quelque chose d'un peu plus exotique que les indicateurs de performances relativement aux ouvrages sur le drapé antique, ou la complainte de l'éditeur-ruiné-qui-peut-pas-rembourser-mais-a-déjà-racheté-une-autre-boîte.

Bon, recentrons nous sur notre nouvelle. La reproduction des mammifères... Ah et puis, à ce repas d'anniversaire, serait également invité un couple parfaitement ordinaire, de banals hétéros, parents d'un enfant de six ans, obtenu comme le faisaient nos aïeux, en position du missionnaire un samedi soir, et la femme serait enceinte à 32 ans du second, obtenu de même par les voies pratiquées depuis les hommes de la préhistoire quand on est banal et ordinaire. Du coup, ils seraient le point de mire de toute la tablée, objet de commisération et de compassion, le genre de couple à qui on parle avec la voix feutrée, comme s'il s'agissait d'individus différents qu'il ne fallait à tout prix ne pas blesser, un couple de noirs, de handicapés ou... d'homos.

  • Et un poulet tandoori à la parisienne avec son riz basmati de même! Un!

  • Mais j'avais demandé une choucroute de Strasbourg!

  • On est à Paris, monsieur, et à Paris c'est tandoori!

Bon, c'est sûr que rien n'est parfait et que si peut-être je n'arrive pas à franchement élever l'action de mes personnages, c'est que je suis un peu troublée par le poulet tandoori et la musique (plutôt bonne) qui se déverse dans mon tympan gauche.

Les grands livres écrits dans les cafés ont dû l'être avec des boules quiès dans les oreilles. Je doute que Simone ait pu écrire son deuxième sexe dans les échanges au sujet du poulet tandoori du café de Flore. La partie théorique du moins, car la partie pratique (tome I), peut être. On me fera remarquer que Simone ne devait pas manger de poulet tandoori à cette époque... Simone peut-être mais Jean-Paul? Hein? Avec son goût pour l'Autre? L'Etranger...

De dieu, je m'égare... bourde de chez bourde, j'ai mis du Camus dans du Sartre...

  • Vous pouvez me régler votre café? J'ai fini mon service, je dois faire ma caisse...

  • Ah oui, bien sûr...

Toujours ces histoires de caisse. Vais-je devoir recommander alors que je n'ai pas écrit une seule ligne sur la reproduction des mammifères?

  • Merci mademoiselle! Vous ne voulez pas un peu de poulet tandoori à la parisienne avec son riz de même?

  • Eun non, sans façon...

De toute façon, je n'en aurais pas le temps. Il est l'heure de rentrer, Picard m'attend, puis le Zébulon, à qui j'ai promis de jouer avec les quarante voitures reçues pour ses deux ans. Je referme mon ordi, frustrée de ne pas avoir avancé mais malgré tout, heureusement divertie par ce changement de décor.

A quoi ça tient, l'exotisme.


Ecrire un commentaire
 
Accueil
Accueil
News
Les textes de Marie
Liens
Contact
Rechercher
Visiteurs

Personnes ont visité ce site.

Tous droits réservés © 2006 - Marie Chotek - Ce site web est réalisé avec Joomla!