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Les enfants gâtés Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marie Chotek   
02 février 2010 21:11

Vous êtes des enfants gâtés!

Voilà comment un mois après le démarrage de l'an 10, Bécassine ou son usurpatrice (à moins que ce ne soit l'inverse), ainsi que la Colonette, nous ont souhaité la bonne année.

J'ai eu l'impression de prendre double ration de Cléa Culpa qui, tout le week-end, nous a serinés les dernières statistiques sur le logement diffusées par l'association de l'abbé Pierre, en parcourant notre appartement, un mètre à la main tout en nous lançant des regards de plus en plus haineux. Elle a calculé que nous occupions indécemment à trois dont un ultra mineur, 72 mètres carrés, soit 24 mètres carré par personne, quand il y avait des familles de 6 à 8 personnes qui s'en partageaient 9 à tout casser et encore, avec des murs qui suintent et des tuyaux qui perlent sans oublier la peinture sur les murs que si on la lèche, on devient Saturniste.

Du coup, ce matin, j'étais partie sans prendre de petit-déjeuner, en matière de mortification, renonçant même à m'asseoir dans le métro (alors qu'il y avait pour une fois pléthore de sièges vides). Toute la matinée, j'ai eu mon ventre qui a joué les ventriloques, au point que la Cadette m'a demandé si j'avais entamé un jeun de purification.

  • Si l'on veut... je lui répondu, en prenant un air mystérieux.

6 à 8 personnes dans une chambre de 9 mètres carrés. Mais bon, comme dirait Cléa Culpa, la grande culpabilisatrice, la culpabilité, ça ne sert à rien, il faut agir, sinon autant se soucier de rien. Ceci dit avec un regard qui vous fait dire qu'on a plutôt intérêt à agir.

Bref. Quand je suis rentrée dans la salle pour les voeux de la Colonette aux bataillons de son établissement, j'ai eu un choc. C'était Bécassine derrière le micro, Bécassine censée être partie iodler dans les Alpes austro-italiennes, chez des amis designers qui lui avaient mis de côté une luge dernier cri tout droit sortie de leur cervelle et qui lui avaient promis des raclettes avec fromage local et tartiflette bio. Que foutait-elle donc là, derrière un micro qui plus est?

  • Mais non enfin voyons, c'est Christine Albanel! m'a chuchoté Sarah Bernard, une échevelée un peu fofolle qui a dû confondre le conservatoire d'art dramatique (elle déclame ses ordres du jour dans les couloirs) et le Syndic.

  • Chut! La ministre va parler! A fait le fayot à lunettes devant nous, Albert Doigtlevé, un ex-geek qui dirige 1,5 personnes censées animer la vie du livre en milieu para-scolaire, et qui situe à peu près le barycentre du syndic au sein de son service... Albert Doigtlevé qui avait déjà joint les mains de dévotion.

Je me suis tu et j'ai par ailleurs décidé qu'effectivement, ce n'était pas Bécassine, on était en an 10, le coup de folie de l'an 9 sur sa fin, était terminé. J'ai vu que la cadette, après un moment de trouble, se disait la même chose. Bécassine est en train de dévaler une pente bien neigeuse sur une luge ultra design, bien lestée par une raclette bio, lalaaaaitou...

  • Lieu magnifique... tous ces livres... ces boiseries... cet espace... quand d'autres travaillent aux finances ou aux anciens combattants dans des boîtes à sardines... des horaires souples... le cuicui des oiseaux dans le jardinet sur lequel donne trois privilégiées parmi les privilégiés... les chiffres parmi les lettres ahahah... un lieu préservé des vicissitudes du monde extérieur... pas de tremblement de terre ni de cadavres sous les lambris du Livre... ayant une pensée pour nos frères haïtiens... période intellectuellement par ailleurs extrêmement stimulante... montée du numérique... raison de ma présence ici... dans ce lieu où vous avez la chance de travailler... je le répète... surtout celles qui mesurent l'activité de cet extraordinaire paradis dans lequel vous venez chaque jour travailler... et qui sans doute va stimuler mon intelligence sur ce sujet, le numérique... vu que je dois écrire un rapport de 12 pages sur le sujet... qui me passionne, le dirai-je jamais assez... le numérique, c'est toute ma vie...

Blabla Les pieds en danseuse, avec un grand sourire, le sosie de Bécassine a ainsi continué d'égrener sa joie de travailler parmi nous, tandis que je me demandais avec intensité pourquoi elle avait parlé des trois privilégiées qui donnaient sur le jardinet, puisqu'il s'agissait de nous, était-ce Bécassine qui, mine de rien, nous glissait quelques piques? Puis, avec un sourire encore plus large, elle a fait une révérence en pinçant sa jupe entre deux doigts et elle a disparu derrière une paroi coulissante en agitant la main avec une grâce de petit rat.

On aurait presque dit un mirage.

Un long silence s'est fait puis la Colonette s'est emparé du micro avec vigueur et elle a lancé un vibrant, merci Christine, revenez quand vous voulez, il y aura toujours un couvert pour vous à notre table... Puis elle a enchaîné sur ses propres voeux.

  • Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh... quel sublime petit paradis que ce syndicat du crime ès livres... moi qui arrive d'une grosse machine, j'ai l'impression d'accoster à un îlot merveilleusement préservé... une sorte de réserve naturelle dans cette jungle qu'est devenu le monde extérieur... je respire enfin un air pur parmi des gens sains, travailleurs à leurs heures, d'ambition raisonnable voire absente... quelle chance vous avez d'être ainsi gâtés... de travailler, quand ça vous chante, dans ce qui est votre vocation... le livre... quand d'autres, aligne des chiffres ineptes destinés à mesurer des calibres de tomate ou des quotas de lait pasteurisé... ici on sent que le souffle éternel du livre... qui dure... cinq siècles déjà que le livre s'imprime... le temps suspend son vol et laisse le temps aux employés de fumer un paquet par jour dans cette cour... où se presse peut-être l'élite littéraire de demain venue toucher sa bourse de découverte...

Tout le monde se taisait et je suppose, se demandait. Lard ou cochon? Le ton était plutôt amical, joyeux même. Je me suis questionnée. Peut-être qu'au fond, c'était rudement bien de travailler au Syndicat du crime ès livres? Peut-être que je ne savais pas ma chance effectivement, à savoir que je pourrais être en train de compter les médaillés de la bataille du Constantinois ou faire des statistiques sur le nombre de tanks stationnés dans l'Est français. A moins que je ne mesure le calibre de tomates afin de savoir si elles relevaient ou non de la concurrence communautaire déloyale ou non...

  • ... ayons une pensée émue donc pour nos frères haïtiens dont certains vont relever de l'aide d'urgence à auteur enseveli... monica, il faudra passer me voir pour que l'on en discute... une lecture peut-être dont les entrées serviraient à constituer un fond d'aide à écrivains ensevelis... une pensée aussi pour Gustave Chopin, mon ami, mon frère... mon collègue... à qui je succède ici... en lui souhaitant de parvenir à relever les embûches que cette nouvelle année commence déjà lui élever...

A l'évocation de ce pauvre Gustave Chopin, sans doute en train de descendre les derniers degrés de l'escalier descendant à son caveau, Albert Doigtlevé devant moi a étouffé un sanglot. Sarah Bernard lui a tapoté l'épaule d'un air dramaturgique.

  • ... il ne faut pas l'achever... non, il ne faut pas achever le service public... il faut bien au contraire considérer que cette époque est une époque de grande modernité dont la Eregépépé est le bras armé... c'est un défi extraordinaire... dépoussiérer ce que nous ont légué nos pères à la fin de la guerre... un service public devenu mamouthesque... nous allons vers une administration plus efficace, plus performante... tout ira de mieux en mieux vous allez voir... j'entends déjà les lendemains qui chantent... où notre ilot flottera victorieusement sur la ligne d'horizon... car en vérité, je vous le dis, le livre vivra, et le livre vaincra, vive le livre!

Sur ces mots, la Colonette s'est mise à embrasser furieusement tous les chefs de bureau à sa proximité, dont Albert Doigtlevé qui a failli se trouver mal. Puis elle s'est rué sur une coupe de champagne, a avalé deux petits fours, trois éclairs, et elle a filé en expliquant qu'elle avait rendez-vous à Bercy pour examiner les derniers chiffres de la redevance.

Après avoir avalé quelques sucreries, la faim m'ayant subitement quittée, je suis retournée méditer dans mon bureau, en me demandant si oui ou non, en tant qu'enfant gâtée, je crachais dans la soupe en maudissant ce « merveilleux ilot préservé » parce que baignant dans la culture livresque et la création. En même temps, en toute objectivité, ce que je faisais aurait aussi bien pu s'appliquer aux médaillés de la Défense nationale qu'aux bidons de lait ou aux sacs à patates.

Alors...


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