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Un, deux, trois... virés! Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marie Chotek   
05 février 2010 14:14

J'étais en train d'essayer d'additionner les lecteurs de la tranche d'âge 18-25 ans avec les derniers chiffres de vente issue de la numérisation des Tintin, m'y reprenant à plusieurs fois, les chiffres semblant s'effacer au fur et à mesure sous mes yeux, m'y reprenant encore une fois, mon doigt dérapant, etc etc, quand Bécassine a surgit devant moi :

  • Mimi, ton poste est supprimé à partir de demain...

  • Comment ça? J'ai sursauté.

Le choc, comme aurait dit Cléa Culpa, quand on l'avait licenciée pour avoir récupéré cinq centimes de réduction sur un lot de bananes pourries. Non pas que je tenais à ce que je faisais, n'allez pas croire, mais c'était tout de même mon gagne-pain.

  • Oui! A jubilé Bécassine. On a trouvé une machine, un robot plus exactement, bien plus performant que toi...

  • Comment ça?!

  • Eh bien oui... Bécassine s'est pourléché les lèvres et a rajusté son collier de perles. En effet, notre informaticien, Jimi Hendrix pour ne pas le nommer, en prenant sur son temps de week-end, a réussi à fabriquer un robot qui crache des indicateurs de performance comme une machine à sous des sous et...

  • Mais Christine, j'ai protesté, le plus dur n'est pas de les cracher... le plus dur c'est d'avoir accès aux données de base que, le plus souvent, personne ne s'est préoccupé de calculer, ou alors d'une façon si artisanale, que cela n'a aucune valeur scientifique!

C'est vrai quoi. Je n'étais pas scientifique pour un poil de rat de labo mais je savais quand même distinguer un chou d'une carotte, et je venais soudain par exemple de comprendre pourquoi il m'était impossible d'additionner des ventes de bande dessinée numérisées avec une tranche d'âge de lecteurs, il fallait non pas additionner mais diviser par.

  • Valeur scientifique mon cul! A glapi Bécassine. On s'en fout! L'essentiel est d'arriver au résultat attendu... celui qu'on nous demande de trouver, point barre. Le reste n'est que confiture étalée sur les lambris de la Culture!

  • Mais ce n'est pas du travail sérieux, ça! J'ai protesté. Ca n'est pas honnête!

  • Qui te parle d'honnêteté? A gloussé Bécassine. Es-tu payée pour être éthiquement correcte hein? Il y a-t-il seulement quelqu'un d'honnête dans toute cette maison, et dans tous ces ministères?! Depuis quand doit-on être honnête dans son travail hein?!

  • Mais, mais....

    Les mots me manquaient. Bécassine avait beaucoup de défauts mais elle ne m'avait jamais paru avoir celui de tricheuse professionnelle et surtout fière de l'être... comme j'avais toujours cru benoîtement, au fond de moi, qu'elle avait une fibre sociale même très très ténue. Or, non seulement elle m'annonçait mon licenciement mais en plus, elle en semblait heureuse.

Entretemps, Bécassine s'était assise à la place de la Cadette, partie vérifier ses propres données (la pauvre, à quoi bon tout ce mal), et elle me regardait en souriant largement.

  • L'Etat dans sa grande bonté te soumet trois propositions de poste... Si tu n'en acceptes aucune, tu seras mise en disponibilité, sans salaire cela va de soi... et si tu en refuses encore trois autres, tu seras VIREE!

  • Mais c'est hors la loi! J'ai crié. Vous n'avez pas le droit!

  • La Loi a changé, Eric Avorte y a travaillé, et Copé l'ubiquiste l'a faite voter...

  • Mais quand?!

  • Ce matin même... mercredi 3 février... n'essaye pas de biaiser, Mimi, la loi c'est la loi et elle doit s'appliquer...

  • Mais, mais...

  • Alors...

Bécassine s'est bien assise dans le siège et a sorti un papier de sa poche de tailleur.

  • Première proposition de poste... trier des douilles de missiles au troisième sous-sol de l'annexe du ministère des armes qui tuent, située à Noman'sland lès Mureaux, accès par RER, puis bus, puis re-bus, puis marche, et enfin, bus... un poste fort bien payé, 1300 euros nets par mois, soit à peine 100 € de moins que ce que tu gagnes actuellement... il est à temps plein, cela va de soi, donc tu auras plus de vacances...

  • Mais ce n'est pas du tout mon profil! J'ai protesté, partagée entre la colère et le désespoir.

  • Mais si! Tu comptes des livres ici, tu peux compter des douilles de missiles là bas!

  • Mais les missiles n'ont pas de douille! J'ai encore argumenté.

  • N'ergote pas, Mimi...

  • En plus, c'est super loin... comment je ferai avec mon bébé hein?

  • Cet enfant a un père, et le père saura s'en débrouiller! A suggéré Bécassine. Alors Mimi, c'est oui c'est non?

  • C'est NON!

J'avais presque hurlé ça. J'aurais bien aimé que la Cadette resurgisse mais elle restait désespérément absente. Bécassine a poursuivi.

  • Alors deuxième poste... entrer des corrections dans les dispositions communautaires ayant trait à la réglementation des tailles de rail et de marquages routiers en usage dans les 27 pays de la Communauté européenne, poste situé au ministère de la route et du rail... enfin son annexe... puis en extraire des tableurs et des indicateurs de performance qui permettent ensuite à la Commission de statuer sur une taille standard des rails et des traits sur les routes (enfin tu vois quoi)... alors, qu'en penses-tu?

  • Ben c'est à dire que...

  • Là tu ne diras pas que ce n'est pas dans tes compétences... il y a de l'éditorial (corrections) et des indicateurs de performance!

  • Et c'est situé où? J'ai demandé, pour gagner du temps.

  • Eh bien... à Xuiu l'Etorqui...

  • C'est où ça?!

  • C'est dans le pays... le pays basque... à la frontière espagnole... à quelques kilomètres (120 à peine) de Bayonne, je crois bien...

  • Mais c'est à l'autre bout de la France! J'ai protesté. C'est impossible!

  • Donc tu refuses? A demandé l'air de ne pas y toucher Bécassine qui faisait tournoyer son collier de perles autour de son cou.

  • Oui!

La Cadette ne revenait toujours pas. Que faisait-elle? A deux, j'aurais été plus forte.

  • Ah à propos... a émis Bécassine. N'attend aucun secours de ta complice... elle a rendu l'âme ce matin sur le quai de la ligne 13...

  • Quoi?!

  • Bon disons que, a continué d'un air gêné Bécassine, qu'étant en CDD, il nous a pas été possible de lui proposer trois postes dans la fonction publique...

  • Parce que vous ne gardez pas son poste non plus?!

  • Non, a répondu Bécassine, il y a des petites Chinoises et des jeunes Indiennes qui font ça très bien, pour moins cher et avec meilleur esprit!

  • Mais mais... que lui est-il arrivé au juste? J'ai demandé d'une voix blanche.

  • Eh bien, elle a préféré sauter sous un métro plutôt que de connaître à nouveau les affres du chômage... quoique ce dernier soit grassement payé, cela dit en passant...

  • Non?!

  • Si... disons qu'on l'a peut-être un peu bousculée au bord du quai mais bon... qu'est-ce qu'une vie humaine en regard de toutes ces vies qui depuis le Big-bang se sont succédées sur cette Terre... bref, je te lis la troisième et dernière proposition de poste?

  • Béca... euh Christine, écoutez moi, je...

Mais Bécassine avait déjà enquillé sur l'ultime proposition.

  • Alors... il s'agit cette fois d'un vraiment bon job... en lien avec l'agent comptable de la sous-direction des affaires économico-culturelles, tu seras amenée à assister à tous les spectacles (indûment) financés par l'Etat et à faire en sorte qu'on ne les finance plus...

  • Comment ça?

  • Eh bien, de trouver que les acteurs jouent faux... ou bien déjeunent tous les midis au restaurant (ont-ils besoin en conséquence d'une subvention d'Etat)... ou bien qu'ils portent des vêtements de marque (porte-t-on des vêtements de marque quand on est un intermittent?) ou bien...

  • Vous plaisantez?

  • Pas du tout... c'est très bien payé en plus... 1000 euros net, auquel s'ajoutent les primes d'intéressement... si tu es performante... à savoir, si tu dégraisses un peu la Scène française...

  • C'est une blague?!

  • Pas du tout... en plus, tu verras plein de spectacles, ça te changera des chiffres et c'est situé à... deux pas d'ici, rue de Vallois dis donc! Il est vrai que tu y seras peu, puisque tu sillonneras les scènes de France... Alors?

  • Je peux réfléchir?

J'ai demandé ça, pour gagner du temps.

  • Bien sûr, a fait Bécassine. Tu as jusqu'à midi...

  • Mais il est 11 H 55! J'ai braillé.

  • Cela te laisse 5 minutes et c'est amplement suffisant... a cinglé Bécassine. Et n'oublie pas ceci, Mimi, si un fonctionnaire...

  • Mais je ne suis pas fonctionnaire!

  • On se comprend, tu es comme une fonctionnaire... bref, comme l'a fort finement fait remarquer Eric Avorte, si un fonctionnaire refuse trois propositions de poste, eh bien c'est qu'il n'a vraiment plus envie de travailler dans l'Administration. CQFD!

Sur ce, Bécassine s'est levé. Elle était en tutu rose, et elle s'est mise à distribuer des entrechats dans tout l'espace, pourtant étroit, de notre bureau. Elle a fait ensuite la roue, le poirier, et j'ai ainsi pu constater qu'elle portait un string panthère, ce qui ne collait pas du tout avec sa coupe de cheveux et son collier de perles.

11 h 57. Bécassine s'était remise debout et comme elle me tournait le dos, j'ai vu qu'elle avait deux grandes ailes blanches qui lui avaient poussé entre les omoplates. J'ai voulu lui signaler, mais aucun son ne sortait de ma bouche.

11 h 58. Elle a commencé à voleter dans toute la pièce, et en passant, elle m'a frôlé les cheveux, et elle m'a chuchoté, plus que deux minutes, Mimi, tu n'es peut-être pas si loin du Paradis... tout ce temps que tu auras pour écrire dis moi...

11 h 59. Je savais que je dirai non mais j'espérais encore que tout ceci était une mauvaise blague. J'ai entendu des cris dans les étages et Claudie von Truyaot hurler, un poste d'adjointe de l'adjoint au service des taxes sur les consommables à l'impression, jamais, vous entendez, jamais!

12 h 00, tut tut tut tut...

  • C'est l'heure, a constaté Bécassine en redescendant sur terre. Alors, qu'as-tu décidé Mimi?

Tut, tut, tut... Je me suis réveillée en sursaut. A m'a demandé si j'étais devenue complètement névrosée à rêver tout haut de compter des douilles de missile et de l'autre côté de la paroi, Zébulon glapissait d'une voix véhémente, Maman! Maman!

Eh bien, je dois dire que c'était bien la première fois depuis longtemps que j'étais soulagée d'entendre mon réveil sonner de bon matin, ce qui signifiait pourtant que je devais me lever pour aller bosser.

Etait-ce la harangue sur notre état d'enfants gâtés du sosie de Bécasssine, de la Colonette associée aux discours de Cléa Culpa qui avait produit cet effet là sur moi? Je me sentais presque heureuse de retrouver mon bureau ce matin...

Cela signifiait que j'échappais aux douilles de missile, aux rails, aux marquages autoroutiers et aux flicages des artistes, et ça, c'était au moins une bonne nouvelle pour démarrer la journée.


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