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A mort les baby boomers! Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marie Chotek   
18 février 2010 10:43

Ce lundi, jour où une année de plus me tombait sur le calendrier (si tu fêtes une année de plus, c'est que t'es toujours en vie, dixit la non muse), était également le jour où les syndicats se réunissaient avec le Chef pour discuter de savoir s'il ne serait vraiment plus possible de partir avant 65 ans pécher à la ligne, visiter en car climatisé les pyramides du Caire ou bien fréquenter les clubs de l'amitié sénile avec bridge et exercices de mémoire.

Quand je suis arrivée, j'ai trouvé une Bécassine électrique. Elle avait l'oreille collée à son transistor, car, m'a-t-elle de suite expliqué, elle ne voulait pas écouter la radio sur internet vu qu'elle avait bien une minute de décalage sur la réalité (les grandes ondes quoi), or, elle ne voulait absolument rien rater en temps et en heure des négociations en cours sur SA retraite.

Pas même un, bon anniversaire Mimi!, un an de plus, ça se fête! Tu partiras plus tôt ce soir, Mimi, ça sera mon cadeau d'anni! Rien, nada. Bécassine était juste dans les affres de savoir si elle allait devoir marner deux ans de plus que les cinq années qui lui restaient jusqu'à présent et j'aurais pu fêter mes 60 ans qu'elle n'en aurait rien su.

Comme je m'installais à mon poste en faisant un peu trop de bruit à son goût (l'effleurement par mon doigt du bouton de l'ordi lui semblait encore trop sonore...), elle a vigoureusement monté le son du transistor.

  • ... il est vrai que la génération dite des baby-boomers est en train de partir à la retraite... cette génération qui est, il faut bien dire, une génération de privilégiés puisqu'elle n'a pas connu la guerre, mais les trente glorieuses, le progrès incessant, le plein emploi...

  • Sales privilégiés va! A grommelé Bécassine en tournicotant nerveusement autour de son poste de radio.

  • … qu'ils ont par ailleurs connu la libération sexuelle avec mai 68 suivi de la contraception et de l'avortement en veux-tu en voilà... tout ça sans connaître le spectre terrifiant du sida mais bien plutôt la joie des partouzes et des étés toujours ensoleillés dans une atmosphère sans pollution avec des prix stables, du pétrole en abondance, des places en crèche à ne plus savoir qu'en faire et je vous en passe... puis, quand la crise est arrivée...

  • Laquelle? J'ai demandé. Depuis que je suis rentrée en sixième, on ne cesse de me dire que c'est la crise...

  • Silence! A grogné Bécassine. On n'est pas là pour écouter tes souvenirs d'enfance!

  • … eh bien ces privilégiés de baby-boomer se trouvaient être le plus souvent en fin de carrière et ils se sont donc retrouvés dans le pire des cas en pré-retraite... pré-retraire d'un montant par ailleurs confortable suivie ensuite par une retraite à taux plein comme on n'en verra de moins en moins...

  • C'en est trop! A braillé Bécassine. Je suis née en 1955, je rate le baby-boom de deux ans à tout casser et je vais devoir me passer de tout ça?!

  • Oui mais vous avez donc dû connaître les suites de mai 68 et ses partouzes sans sida, j'ai précisé pour être positive, quelque part, vous êtes un peu l'enfant du baby-boom vous aussi, tandis que moi, et pire encore, la Cadette...

  • … ce sont donc eux, les baby-boomers qui seront sans doute les derniers à prendre leur retraite à 60 ans et à avoir qui plus est une pension décente, quand la jeune génération des trentenaires, qui vogue de contrats précaires en CDD fragiles, après avoir investi des années dans des études longues, ardues et coûteuses, n'aura peut être même aucune retraite...

  • Chacun ses boulets... a platement constaté Bécassine. Parce que pour en revenir à moi, je...

  • … ajoutons à cela que cette génération de baby-boomers a constitué et va constituer de plus en plus un vivier de voix pour Nicolas Ier et les siens au gouvernement, vu que les vieux votent plus à droite que les jeunes... gouvernement qui, nous le rappelons, s'apprête à faire passer la retraite de 60 à crignegne ans...

  • A COMBIEN? A glapit Bécassine en triturant follement le poste.

  • … ce qui fait qu'au lieu de 40 trimestres de cotisation, il faudra désormais cotiser schringr trimestres...

  • QUOI? A follement braillé Bécassine en collant le poste à son oreille.

  • Y a un corps dans le couloir! Un corps sans vie! Un corps qui ne bouge pas!

C'était la Cadette qui arrivait en trombe et en tremblant. Bécassine lui a fait signe de se taire et a continué de triturer follement les boutons de son transistor.

  • Mais Christine, a insisté la Cadette, il y a vraiment quelqu'un allongé par terre dans le couloir...

  • Grand bien lui fasse! A répliqué Bécassine en agitant la main d'un air énervé. Ça fera toujours un retraité en moins...

  • Mais...

  • Ah les salauds, a repris Bécassine en se laissant tomber sur le siège, l'âge légal repoussé à 70 ans... ah les salauds de baby-boomers, les chiens de privilégiés qui, non contents de se payer une retraite à l'âge juvénile de 60 années, se rassemblent qui plus est en meute pour faire en sorte que ceux qui viennent derrière n'y ait pas le droit!

Je lui aurais bien fait remarquer qu'elle faisait partie de la meute car ayant été membre du gouvernement de Nicolas Ier, elle en avait forcément, quoiqu'on en dise, épousé la couleur, ou du moins, s'en était montré complice, qu'il s'agisse des sans papiers renvoyés sur leurs champs de mine, des 900 000 gardes à vue pour un simple cotcot en passant près d'un flic, ou des points retraite soudain dévalorisés, une année de cotisation, qui nous font donc une semaine de retraite gagnée.

Sans compter que si Christine Labanel et ses tenues chic avait été de gauche, même modérée, ça se serait su et elle ne serait certainement pas là à nous pomper l'air en attendant mieux (la retraite).

J'ai préféré m'abstenir (41 ans, âge de raison) et j'ai suivi la Cadette dans le couloir. Où effectivement gisait un corps sans vie avec une écharpe serrée autour de son cou. Un homme inconnu de nos services, de tous nos services, d'un âge disons proche de la retraite. A côté de lui, il y avait une sacoche en cuir que j'ai ouverte pendant que la Cadette desserrait l'écharpe puis sortait un petit miroir de sa poche et le plaçait devant la bouche du type, afin de voir s'il respirait encore.

J'ai trouvé une carte d'identité, Jean-François Bienheureux, né le 23 juin 1947, à Clichy sous bois, 92, nationalité française. Il y avait un autre papier, un courrier du Syndic comme quoi une bourse d'écriture en poésie lui avait bien été accordée pour le projet, haïkus d'un jeune retraité au soleil poudré du couchant niçois, et qu'il serait bien qu'il vienne récupérer ses exemplaires en mains propres (économies postales). Il était également précisé qu'il devrait déclarer sa bourse aux impôts, au même titre qu'il déclarait sa pension de retraite, et qu'à partir de 2010, le nombre de retraités allant croissant, il ne serait plus possible de faire de demande de bourse quand on était à la retraite et qu'on touchait une pension supérieure à une fois la moitié du tiers smic.

  • Il y a de la buée sur le miroir, a fait entendre d'un ton soulagé la Cadette, il n'est donc pas mort!

  • Bon ben tant mieux, j'ai platement dit, si ce n'est que ça fera une bourse de plus à payer au Syndic...

  • Mimi, m'a-t-elle grondée, tu parles comme Bécassine!

  • C'est l'âge, j'ai marmonné, 41 ans, je commence à penser à ma retraite...

  • Ah oui au fait, bon anniversaire Mimi! S'est exclamé la Cadette. Mais tu ne crois pas qu'au lieu de penser à ta retraite, tu ferais mieux déjà de penser à un autre job?

  • 41 ans, surtout pour une femme, c'est pas un peu dangereux de vouloir changer d'emploi?

C'était le type, l'ex mort, qui s'était réveillé et s'était assis, écoutant sans vergogne notre conversation.

  • Euh... ça va? Je lui ai demandé.

  • Qu'est-ce qui vous est arrivé? A enchaîné la Cadette.

  • Eh bien... le type s'est gratté la tête... je me souviens que je sortais de l'ascenseur après avoir été vérifier au bureau des auteurs que j'avais bel et bien droit à une bourse malgré mon statut de retraité... quand quelqu'un s'est jeté sur moi... une femme... les cheveux au carré... plutôt mince... la cinquantaine... qui s'est pendue à mon écharpe en criant, salauds de baby-boomers, salauds de baby-boomers! et l'a tenue serrée, serrée, serrée... jusqu'à ce que je m'évanouisse et tombe par terre...

  • Elle a peut-être trébuché et essayé de se retenir à vous pour ne pas tomber? J'ai demandé, par pure tranquillité d'esprit.

  • Mimi voyons... a fait la Cadette en levant les yeux au ciel.

  • Non, non, a tonné le type, c'est une tentative d'assassinat pur et simple! C'est évident! On a essayé de me tuer! On a voulu tuer un baby-boomer!

  • Mais pourquoi donc? J'ai demandé. Vous avez des choses à vous reprocher?

  • Que nenni, a protesté le type, je suis juste un brave retraité qui écrit de la poésie, pas si mauvaise que ça puisqu'on vient de lui donner une bourse de 14 000 €...

  • 14 000 €! On a braillé en même temps la Cadette et moi.

  • Eh bien oui, c'est le tarif niveau 3 quand on le mérite, a répliqué le type d'un ton peu humble si vous voulez bien recueillir mon sentiment.

Ce type, d'ex mort à plaindre était passé d'heureusement vivant puis de bienheureux retraité boursier à enfin, désagréablement énervant auteur et immodeste puant créateur... sans oublier ultra retraité privilégié.

  • Je retourne bosser, a lâché la Cadette d'un ton dégoûté.

  • Moi aussi, j'ai fait.

  • Mais attendez! A protesté le type. Vous ne pouvez pas me laisser comme ça! J'ai failli être assassiné, nous devons aller à la Police, nous devons aller témoigner! Il y a un tueur de baby-boomers dans le coin!

  • Ecoutez, a constaté la Cadette, ma collègue et moi, on est trop jeunes, on ne risque rien, et d'ailleurs, des baby-boomers par ici, y en a plus, ils sont forcément tous partis à la retraite écrire des vers... sur ce ciao!

Et la Cadette a tourné les talons.

  • Mais ça n'est pas une façon d'être solidaire, a glapit le type, si on ne réagissait que concernant les tueurs susceptibles de vous prendre comme cible parce que vous rentrez dans leurs critères, ce serait le règne du chacun pour soi, et elle serait belle la France!

  • Certes, j'ai admis, mais nous, on a du travail, et en plus, on a rien vu, donc aller porter plainte et tenez donc au courant Eddie Colonette, notre secrétaire générale...

  • Mais...

Sur ce, moi aussi je l'ai planté là. 14 000 € pour écrire des haïkus sur la promenade des Anglais au soleil couchant, ça valait le coup de se faire vaguement étrangler.

Dans le bureau, j'ai retrouvée la Cadette, seule. Bécassine était partie se remettre chez elle et avait annoncé qu'elle aurait la gastro qui traînait à partir de demain.

  • Tu crois que c'était elle la tueuse? M'a demandé la Cadette.

  • Ben ça semblerait mais en même temps, quand je suis arrivée, il n'y avait pas de cadavre par terre et puis ensuite, elle n'est pas sortie du bureau avant que tu n'arrives...

  • Alors ça doit être l'autre... son sosie qui planche sur le numérique...

  • Oui, on n'a qu'à dire ça...

Et on s'est dit ça. C'était bien pratique ce sosie de Bécassine qui était à l'étage du dessus. A chaque questionnement un tant soit peu dérangeant concernant Bécassine, on avait pris l'habitude de mettre ça sur le compte de son sosie. Un peu lâche comme argument, il est vrai, mais qui a dit qu'on était payé pour être courageuses hein? On attendrait la retraite pour être des braves, poétesses et assassinées puis ressuscitées.


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