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Le pouvoir rend-il pervers ou faut-il être pervers pour accéder au pouvoir? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marie Chotek   
25 février 2010 16:39

On se le demande.

Du moins, la Cadette et moi, ce qui fait toujours deux personne s'interrogeant sur ce questionnement somme toute banal, survenu à la suite à de coups étranges portés par Eddie Colonette, notre nouvelle Secrétaire générale donc, descendue du Budget , entité pour le moins floue dans mon esprit mais évoquant une sorte d'énorme tiroir-caisse tenu par des gens très stricts, dans l'objectif noble (officiellement) d'apporter ses lumières technocratiques au Livre.

Jusqu'à présent, je l'avais surtout vue de loin en loin. L'image que j'en avais pour ma part était celle d'une petite femme vive pour ne pas dire sur-dynamique vêtue d'un vison et penché sur le guidon d'un vélo de course. Une femme aux yeux bleus lumineux qui lançait des bonjour, bonjour pressés dans les escaliers et qui avait tendance à vous répondre un coup, avec chaleur, un autre coup, avec mépris.

Exemple.

  • Les indicateurs indiquent une augmentation du fléchissement des aides pour l'année passée... (moi)

  • Très jolie courbe d'augmentation du fléchissement... (Eddie Colonette, avec un accent dè marseille plein de cigales et de soleil)

  • En même temps, on peut dire aussi que c'est à cause du fiasco lamentable du nouveau système d'aides des bibliothèques que l'augmentation du fléchissement peut être observée, ce qui relative l'augmentation du fléchissement global (moi, mise en confiance)

  • C'est quoi toutes ces calembredaines ? Qui vous paye pour dire ça... que nos aides fléchissent leur augmentation?! (Eddie Colonette, me toisant avec mépris, le vison encore chaud de sa course sous le bras et l'accent méditerranéen agressif et sanguin)

  • Euh ben euh... (moi, archi déboussolée).

Rien que la normale me direz-vous quand on est une femme de décision parvenue à un (relatif) sommet du pouvoir, après lena, des postes dans les hautes sphères, au Budget par exemple, avec, à chaque changement de poste ou même, à chaque exercice de chaque poste, ces mêmes concurrents hommes au rictus arrogant de supériorité testostéronique qui, parce qu'ils étaient ça, des lenarques à couilles, étaient persuadés qu'ils auraient toujours les meilleures places, du moins qu'ils passeraient aisément devant toutes ces progesteronées qui commençaient à envahir ces hautes sphères jusqu'alors réservées à leur particularisme d'êtres humains péniens (cela dit en passantt, ouf, dieu merci, le conseil constitutionnel et la cour des comptes demeuraient encore un gynécée exclusivement masculin).

Bref, tout un parcours qui forcément n'avait pu qu'amener Eddie Colonette, si ça se trouve une créature initialement au coeur tendre et fragile, à bannir la poésie et la sensibilité exacerbée à la sensibilité d'autrui si vite écorchée quand on la moque, la piétine ou l'indiffère car sinon, comment aurait-elle pu survivre un seul instant dans ce monde de brutes en costumes trois pièces?

Bull shit.

La question du pouvoir et de ce qu'il induit de perversité (peut-être) s'est en tout cas posée avec le retour d'une convention supposément actée entre un prestataire de services éditoriaux et Bécassine (convention conçue portée accouchée et développée par la Cadette), biffée par la Colonette d'un rouge rageur : il est hors de question que JE paye, c'est 50-50 sinon rien!!!

Bon, l'ennui c'est que c'était le Syndic qui était demandeur auprès de ce prestataire. Cela faisait un peu comme si Eddie Colonette était entrée dans une boutique vendant eh bien des visons par exemple et avait déclaré, c'est 50-50, on partage kif kif la came... sinon, c'est niet.

Troublant. Après que nous ayons appelé Bécassine, terrassée par la gastro mais curieusement environnée d'un brouhaha dans lequel a émergé une voix braillant, taille 40,5, ça vous irait? Il s'est avéré qu'Eddie Colonette avait été trop vite, le nez sur son guidon en forme de cornes de bouc, et qu'elle avait confondu commande de prestation (un guide) par le Syndic et demande d'aide à la publication émanant d'un quémandeur comme elle appelait in peto les éditeurs (bon ok ça c'est de moi).

Suite à un coup de fil de Bécassine depuis sa cabine d'essayage à Balancelle, le bras droit de Colonette, cette dernière avait rétabli la situation auprès du tronc pensant (la colonette donc), qui bien sûr ne s'était pas excusée et avait juste aboyé à la Cadette, si vous ne m'expliquez pas convenablement les choses, comment voulez-vous que je sache de quoi il en retourne... Sachant que la Cadette avait joint une note où justement elle expliquait en long et en large les tenants et aboutissants de cette convention.

Cette rebuffade avait été suivie par une autre. En effet, la Colonette avait été conviée par la Cadette (et Bécassine, mais Bécassine avait la gastro donc) à une réunion au sommet avec d'autres prestataires venus rendre leurs devoirs, à avoir une étude intitulée comme suit, Les jeunes, les vieilles, à l'heure du numérique, quel mode de lecture? Prestataires cornaqués jour et nuit par une Cadette qui ne les avait pas lâchés d'une semelle, tapant follement ensuite son casque sur les oreilles les compte-rendus de leurs échanges, relisant leur étude, la corrigeant, la peaufinant, bref, ayant donné tout ce qu'elle pouvait donner jusqu'à minuit encore la veille de la réunion au sommet pour se ramasser au final un, il manque une question 21 de la part d'Eddie Colonette, qui, le nez plissé, une loupe à la main, avait épluché le dit travail, devant tous les protagonistes réunis et rendus silencieux par ses caresses veloutées suivies de ses piques aiguës comme des pals, br.

  • Ah, avait fait d'une voix blanche la Cadette (aux yeux cernés façon lunettes power flower)

  • Oui... la 21 que l'on pourrait libeller ainsi, préférez-vous taper sur les touches de votre I-phone avec le doigt ou avec le stylet...

  • Euh... avait lâché la Cadette l'air de pas savoir si c'était du lard ou du cochon.

C'était du lard, du bon gros lard. Eddie Colonette avait exigé que cette question soit rajoutée et elle avait ensuite tancée la Cadette pour cet oubli gravissime, pelotant dans ses mains la dite étude comme si c'était du papier tout juste bon à enrober des épluchures de tubercules.

La Cadette, suite à ces deux affronts, avait été plongée dans une forme rare d'abattement chez elle, une catatonie entrecoupée de sursauts de rage, voire de haine, pour cette cycliste en vison.

Pour lui changer les idées, sans trop l'éloigner de son obsession (c'est comme un vilain bouton à tête blanche c'est plus fort que tout, il faut y revenir jusqu'à ce qu'il soit percé), je lui ai donc posé cette question :

  • Le pouvoir rend-il pervers ou faut-il l'être pour y accéder?

  • Aucune idée, m'a-t-elle répliqué (un peu sur le ton Colonette, je me dois de le remarquer). Perversité ou non, je peux juste te dire que je n'ai jamais rencontré un ou une big boss qui n'ait une grosse tare quelque part... y a qu'à regarder sa vie privée...

  • Tu ne caricatures pas un peu? J'ai avancé prudemment.

  • Que pouic! Tous, te dis-je, tous ceux qui ont du pouvoir, du vrai, ont quelque chose qui déraille quelque part!

  • Mais si tu prends... si tu prends Mandela par exemple, j'ai protesté, ce type a l'air exemplaire à tout point de vue, bien qu'homme de pouvoir!

  • Tututtut... t'as vu la femme qu'il s'est trimballé pendant des années? En plus, pendant longtemps, ses propres enfants ne voulaient plus le voir... non, te dis-je, qui a du pouvoir, a forcément quelque chose de détraqué dans sa vie...

  • Mais Stéphane Hessel, j'ai encore argumenté, ce type a tout l'air exemplaire dans toutes les strates de sa vie, intime, publique... voilà un homme de conviction, respecté en tant que tel, et qui chaque fois qu'il parle, s'exprime avec douceur et grand respect, alors hein?!

  • Tututut... Stéphane Hessel n'est pas un homme de pouvoir! C'est un... militant ou je ne sais quoi mais pas un homme de pouvoir, ni même un homme politique!

  • Mais il se présente sur la liste Europe Ecologie en Ile de France, j'ai presque braillé.

Il ne fallait pas désespérer Montreuil sous bois, bon sang.

  • Tututut... il est là pour la figuration et rien d'autre... ce n'est pas à 95 ans qu'il va dégoter un maroquin quelconque... non, te dis-je, je te mets au défi de trouver un seul homme ou une seule femme politique que le pouvoir n'a pas tordu!

  • Simone Veil? J'ai hasardé.

  • Quoi Simone Veil? Tu trouves que le pouvoir ne l'a pas abîmée elle?

  • Eh bien... non pas que je sois de droite hein ne va pas croire ça surtout mais je me disais que cette femme semblait avoir des convictions humanistes qu'elle avait toujours honnêtement défendues... c'est quand même grâce à elle que l'on peut avorter à l'air libre sans passer par une faiseuse d'anges à blouse crasseuse et à sonde infectée...

  • Ah ouais... tellement humanistes ses convictions qu'elle a soutenu Sarkozy à la présidentielle!

  • Ben...

J'ai encore réfléchi mais je n'ai pas su trouver un seul nom. Il est vrai aussi que je ne connaissais pas à proprement parler d'homme ou de femme politiques, de loin comme de près, ce qui m'aurait permis à l'aune d'une connaissance intime de savoir si, il ou elle était ce que l'on appelle quelqu'un de bien, d'honnête, et de pas tordu surtout.

  • Je me demande, j'ai repris, comment ces gens là étaient enfants...

  • Han, han...

  • Je veux dire... pouvait-on dès leur enfance déceler en eux l'homme ou la femme de pouvoir qu'ils seraient... faisaient-ils partie des meneurs, des têtes de groupe... est-ce qu'ils...

  • Excuse moi Mimi, mais je dois rédiger le compte-rendu de cette affreuse réunion d'hier matin... et l'enfance des puissants de ce monde ne me préoccupe pas pour le moment...

Et la Cadette a remis son casque sur les oreilles. Je me suis demandé si, au fond, elle non plus n'aurait pas en elle cette fibre qui fait de vous une créature appelée à régner sur les autres, même à un niveau modeste.

Pour en revenir à l'enfance des chefs, j'ai poursuivi ma méditation en collant et copiant du excel sur word, en une sorte d'automatisme, un peu comme de faire des lignes de tricot, qui permettait à l'esprit de divaguer.

Comment ces gens là devenus hommes ou femmes de pouvoir étaient-ils enfants? Avaient-ils des frayeurs stupides comme celles de traverser la cour ou de monter à la corde devant tout le monde, d'être interrogés sur la couleur de la robe d'Emma Bovary alors qu'elle agonise sur son lit après avoir avalé du cyanure et d'avoir un trou... verte, bleue, rose... Avaient-ils reçu une éducation particulière, soit qu'on les ait toujours poussés en leur disant qu'ils étaient meilleurs d'une façon quasi autistique, soit qu'on leur ait instillé de cette inébranlable confiance en eux, obtenue grâce à l'alliage d'un code Dolto et de mamma juive au sens positif du terme?

Et plus tard, jeunes adultes, ont-il connu le doute et la sensation parfois d'être une vieille chaussette abandonnée sur le bord de la carpette? La colonette, par exemple, a-t-elle bramé comme un veau parce que Louison Bobet ne l'avait pas rappelée et lui avait préféré jeannie longot ? La colonette s'était-elle soudain demandé au cours d'une leçon inaugurale consacrée au droit régissant la concurrence entre les tomates de différents calibres au sein de la CE ce qu'elle foutait là et ce que serait sa vie plus tard si elle poursuivait dans l'étude des différents calibres de tomates et afférent à cela leur droit à la libre concurrence? Etait-elle restée des heures allongée sur son lit sans qu'une seule pensée un peu tangible et énergique ne la traverse, et la remette à flot dans le flou d'une vie, la sienne, en apparence si linéaire et si construite...

Bien sûr, à moins de devenir amie intime avec la Colonette, jamais je ne saurais la réalité de son ressenti intime ainsi que son processus de formation. Ni d'elle ni d'aucune autre femme de pouvoir car ma vie n'avait pas franchement pris la direction de leur côtoiement, et ainsi, j'aurais peut-être dû plutôt me proposer d'étudier quelque chose du style, le refus des responsabilités, lâcheté ou sagesse? J'aurais eu sans doute plus de matière tangible à portée de cervelle.

Mais ceci était un autre débat, que je n'avais pas envie d'ouvrir et que j'ai donc laissé bien fermé, cadenassé, pour une autre fois peut-être...


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