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De l'avantage d'être une vieille (et blanche de surcroît) Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marie Chotek   
02 mars 2010 21:09

C'est ce que je me suis dit avec grande philosophie ce soir en regagnant mes pénates, après avoir été coincée dans le métro entre une armoire à glace aux mains violacées qui sirotait une cannette de bière (et sentait de même), et un individu de couleur non blanche, porteur d'une capuche qui lui tombait sur les yeux façon le nain simplet, et qui, face à moi, opinait sans cesse du chef comme s'il acquiesçait à tout ce que je disais.

Bon, en fait, il écoutait de la musique, fort, très fort, grâce aux fils qui reliaient son portable à ses oreilles mais ça ne devait pas être bien étanche, comme système. C'était si fort que je n'arrivais plus à suivre Annie Ernaux dans le dédale de Ses années, où elle écoutait, jeune fille, des microsillons en se gaussant de ses vieux qui en étaient restés à des types comme Reggiani ou Maurice Chevalier (enfin quelque chose comme ça, la musique était trop forte pour que j'imprime).

Je me suis consolée en pensant à ce que m'avait dit A qui fréquente les forums d'électro-informatico musicos en ligne, un grand nombre d'entre eux, jeunes pour la plupart, se plaignent de souffrir d'acouphènes, résultat sans doute d'une écoute assidue à fortes décibels avec oreillettes enfoncées dans les tympans et A était frappé par le nombre de personnes concernées.

Quand je vois, que dis-je, j'entends ce jeune à capuche, moi pas.

Comme pour faire écho aux basses, le type à côté de moi a lâché un rot sonore, qu'il a aussitôt neutralisé en ingurgitant slurp slurp une autre lampée de sa bibine qui, vous m'excuserez, aurait fait d'une Kronembourg, une sorte de champagne de la binouze.

J'ai rentré mon nez dans mon écharpe, et je me suis efforcée de retrouver Annie Ernaux. Peine perdue. Le jeune à capuche avait encore augmenté le volume et il semblait pris de mouvements incoercibles, genre prieur devant le mur des Lamentations. Je me suis hardiment lancée...

  • S'il vous plait (toujours vouvoyer un jeune dit de banlieue)...

  • boum, boum, boum...

  • Excusez moi...

J'ai tapoté son genou. Aussitôt, il m'a lancé un regard agressif, et sur l'extrême défensive, comme si j'étais en train de procéder à une sorte d'attouchement sur sa personne de mineur.

  • Excusez moi... vous pouvez baisser un peu votre musique s'il vous plait... je n'arrive pas à lire et je...

  • groufe niaquobé beille lassange...

  • Pardon?

  • J'ai dit, a articulé le jeune sans toucher à son casque, change de place la vieille si ça te dérange!

Le type à la canette a encore laissé échapper un rot ultra sonore. Allait-il prendre ma défense en flanquant sa canette sur la capuche de ce jeune rudement mal poli comme aurait dit Nadine Morano (même si la capuche, contrairement à la casquette, ne pouvait pas se porter à l'envers) et que ce jeune, après répétition, s'était exprimé en langue vernaculaire, et non en verlan.

Mais non, le type a fini consciencieusement sa canette avant que de la balancer sous le siège, amen. Et d'en ressortir une aussi sec de son blouson style tenue de camouflage.

J'ai alors unilatéralement décidé de ne pas me battre. Je n'allais pas m'en prendre à un jeune non blanc alors que je rentrais vannée de ma journée de boulot. Comme il aurait dit, j'étais trop vieille pour ça. Ou alors pas encore assez pour lui admonester un coup de parapluie en lui glapissant, jeune homme, je ne vous ai pas tutoyé, alors n'usez pas du tu avec moi!

Lâche, grosse lâche, espèce de bobo culpabilisée, d'avatarde de la post-colonisation et de l'utopie tierds mondiste, couille molle par extension, carpette urbaine, bourgeoise complexée, voilà ce que j'aurais pu entendre autour de moi si la musique du descendant de l'ex colonisé n'avait pas été si forte. Bon, en même temps, c'était intérieur cette salve, la question du son ne se posait donc pas véritablement.

Et puis de toute façon, nous étions arrivés au Terminus, mairie de Montreuil. Mes deux compagnons de route se sont rués vers la sortie et je suis descendue, lentement, très lentement, ne tenant pas à les retrouver, ni le noir, ni le violacé sur l'escalator.

Sauf que le jeune encapuchonné avait été intercepté par un flic à l'air euh très flic accompagné d'un type genre l'armoire à glace mais en sobre, avec un brassard orange sur son bombers noir. J'ai vu qu'ils lui demandaient ses papiers ainsi qu'à un autre jeune, un blanc celui là, genre boutonneux à cheveux gras coiffés façon rideau de pluie ruisselant sur son visage. Le jeune encapuchonné avait l'air surpris, et effrayé. De même le jeune à cheveux rideau de pluie, comme un coup au coeur. Qu'est-ce qu'on a fait? Semblaient dire leurs deux regards éperdus alors que leur main se portait à la poche arrière de leur jean.

Vous êtes jeunes. Vous écoutez de la musique de jeunes trop fort. Vous êtes habillés comme des jeunes. Vous marchez comme des jeunes. Vous parlez comme des jeunes. Et en plus, vous êtes noir (ou grungie).

Cela dit en passant, le buveur de bière, lui, avait filé sa canette à la main, sans avoir été interpellé par les deux sbires (car oui ils faisaient penser à des sbires). A croire qu'il valait mieux boire de la bière que de porter une capuche ou des cheveux gras mi-longs, surtout si on était non blanc. Je savais déjà que plus on était âgé et blanc, moins il y avait de potentialité d'être interpellé pour montrer ses papiers mais je découvrais que l'on pouvait être violacé et buveur de bière sans non plus être inquiété.

J'ai caressé une demie seconde l'idée chevaleresque de m'interposer en demandant aux flics ce qui justifiait qu'ils demandassent leurs papiers à ces deux innocents et exiger qu'ils me contrôlent de même, bien que blanche et vieille (enfin, eu égard à ces deux jeunes hein bien sûr). J'imaginais la surprise puis la confusion et enfin la gratitude se peindre sur les traits du jeune noir à capuche (désormais rabaissée). Ses excuses ensuite pour m'avoir imposé des décibels trop élevées et m'avoir par ailleurs traitée de vieille. Sa résolution désormais de ne plus écouter de la musique trop fort dans les transports en commun et de ne plus automatiquement taxer de vieille, toute blanche plus âgée que lui, lui demandant de bien vouloir baisser le son de son portable.

Mais je me suis opportunément rappelé que ma carte d'identité était périmée, que Zébulon m'attendait dans le vestibule de sa nounou et qu'il y avait eu en 2009, 900 000 gardes à vue pour des raisons aussi frivoles que de demander l'heure à un agent de police ou de lui faire remarquer que sa braguette était ouverte.

Aussi j'ai piteusement filé vers l'escalator pour regagner l'air libre, et la liberté... loin du spectre d'une visite à la cellule de dégrisement, où l'on m'aurait stockée toute une nuit, indifférent à mes cris de mère éplorée, après m'avoir fait déshabiller dans une pièce chauffée à 15 degrés, avec si cela se trouve une fouille corporelle approfondie en guise de cadeau de bienvenue dans le monde de la garde à vue, et dont je ne serait ressortie qu'au petit matin, brisée, humiliée, vieillie de dix années tout ça pour avoir voulu faire ma conscientisée auprès des forces de l'ordre et de la jeunesse de ce pays.

Oui, en vérité, je me suis dit, il y a un certain avantage à être vieille et blanche... bon, de là à en être fière, il n'y a qu'un pas que je franchirai à ce train là dans une décennie, me suis-je dit, et là, ça m'a flanqué les boules.

Mais il était trop tard pour redescendre, j'arrivais en haut de la butte non loin de chez nounou...


Ecrire un commentaire (1 Commentaires)

Commentaires
Ecrit par ladenio par 2010-03-10 10:38:13
Si je ne riais pas, je pleurerais tellement c'est bien vu... Une lectrice du VIe arrondissement, métro Notre-Dame-des-Champs ousque la bière et les capuches n'ont pas trop droit de cité.


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