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Écrit par Marie Chotek   
04 mars 2010 20:42

Mardi, Bécassine a été faire du vélo avec la Colonette à l'heure du déjeuner dans les allées des Tuileries (elle devait regagner ses points perdus avec son arrêt gastro). A son retour, rouge et suante sous son loden, elle nous a fait passer le nouveau mot d'ordre du Syndic pour le millénaire à venir (enfin, disons jusqu'au prochain changement de gouvernement, bien que les politiques et leurs mirifiques réformes se croient immortels).

Et quel était ce mot d'ordre?

Eh bien, après avoir été éminemment élitiste, ne condescendant à n'aider à la publication que des ouvrages du type Les modes de désignation papale au bas Moyen-Age (commission Sciences humaines et sociales) ou, plus primesautier, Je est un autre qui n'est toujours pas moi, haïkus d'un jeune militant socialiste désenchanté (commission Poésie), le Syndic allait désormais être prié d'aider les ouvrages d'accès au plus large public possible, écris par des auteurs de la vie vraie, vendus dans des lieux de la vie vraie, à savoir les plus éloignés de la librairie dite de référence ou d'une bibliothèque de quartier fréquentée fatalement par un public pauvre, radin ou cultivé.

  • Il est notamment prévu d'organiser des séances de lecture d'extraits d'ouvrages dans des supermarchés, a conclu Bécassine d'un ton qu'elle essayait de rendre enjoué.

  • Pardon? A sursauté la Cadette.

  • Oui... à l'occasion de la fête du printemps, le 20 mars, il va être demandé à chacun des agents du Syndic de choisir un extrait dans un livre de leur choix et de se rendre dans une grande surface pour le lire à voix haute...

  • Arrêtez, c'est une blague... j'ai pouffé. En plus le 20 mars c'est un samedi, on ne bosse pas le samedi!

  • … aux clients en train de faire leurs achats, a terminé Bécassine d'un air sinistre.

  • On va devoir bosser un samedi? J'ai demandé, haletante.

Ma durée de tolérance au Syndic étant exactement calibrée à 26 heures par semaine, une heure de plus me ferait automatiquement basculer dans la neurasthénie ou la folie.

  • T'imagine... déjà que j'ai décidé un jour de ne plus revoir mon frère aîné avec qui j'avais habité pendant des années et que depuis 1997, je ne l'ai jamais revu, alors t'imagine un peu des collègues...

Cette dernière tirade n'étant ni de Bécassine ni de la cadette ni de moi, mais de deux individus vrais, des collègues de bureau, qui discutaient à mes côté dans le café, lieu populaire par excellence où suite à la réorientation du Syndic, j'avais décidé de me rendre une fois mes 26 heures bureaucratiques échues et dans lequel j'essayais de mettre par écrit de l'ordre dans mes idées.

Pour en revenir à l'annonce de Bécassine, j'ai donc dit :

  • On va devoir bosser un samedi?

Et la Cadette a déclaré :

  • Jamais, jamais je ne mettrai les pieds dans une grande surface!

Ce à quoi Bécassine a répondu :

  • Tu vois comme tu es... élitiste et prétentieuse... tu crois quoi? Que les gens ordinaires font leurs courses chez Fauchon?

  • Qu'ils les fassent où ils veulent, moi je n'irai pas dans une grande surface! A réitéré la Cadette. Je ne peux pas oublier que c'est une grande surface qui a tué le petit commerce de mes parents!

Ce qui m'a semblé étrange, car les parents de la Cadette étaient fonctionnaires de l'Education nationale. Mais bon, peut être qu'à leurs heures perdues, ils avaient monté une petite affaire genre épicerie fine ou vente de boutons de toutes les couleurs.

  • Quoiqu'il en soit, a repris Bécassine après un silence respectueux (tué=mort), on ne vous demande pas votre avis, vous irez lire le 20 mars un extrait du livre de votre choix, et basta!

  • Vous aussi? J'ai demandé.

  • Bien sûr! A répliqué Bécassine. J'ai été la première à m'inscrire!

  • Et on peut savoir où? J'ai encore demandé.

  • Oui, bien sûr... au Diary Monoprix... du boulevard Hausmann... a lâché Bécassine d'un air pas peu fier.

  • Mais ce n'est pas une grande surface! J'ai protesté.

  • Pour moi, si!

  • Eh bien pour moi, a repris au bond la Cadette, je déclarerai grande surface la librairie Lire au dessus de tout, place Clichy, et ce sera basta!

  • Récusé! A glapit Bécassine. On n'y vend pas de quoi manger!

Etc, etc. Toutes les enseignes ont défilé quand moi, grande surface ou pas, je m'en carrai. Ce que je ne voulais pas, c'était travailler un samedi et lire devant tout le monde. J'ai prévenu Bécassine que je viendrai avec Zébulon et que ça ne ferait pas forcément de la pub pour le livre ni pour le Syndic.

  • Cet enfant n'a donc pas de père pour le garder? A rétorqué d'un ton aigre Bécassine.

  • Si mais sa mère au père est justement de passage ce jour là! Ils avaient prévu d'aller visiter les icônes russes au Louvre car ma belle-mère a des pulsions russophiles...

  • Eh bien, ils iront visiter le Carrefour de Rosny 2 et voilà tout! A glapit Bécassine.

  • Tu raisonnes sur les pervers... ne raisonne pas sur les pervers, ni les cons... les cons, on s''en fout on les méprise... raisonne sur les gens raisonnablement bêtes et méchants... les gens normaux quoi...

Populaire, populaire. Pas facile d'être un écrivain de la vie vraie dans un lieu de vie vraie. Et à entendre mes voisins de table, pas fameux non plus l'atmosphère de leur bureau. Donc, j'en étais...

  • Eh bien, ils iront visiter le Carrefour de Rosny 2 et voilà tout! A glapit Bécassine.

  • Pas question, j'ai protesté, ma belle-mère arrive à pied de Perpignan, avec son jules, ce n'est certainement pas pour aller visiter Carrefour qu'ils possèdent à l'identique à côté de chez eux!

  • Je ne te demande pas ton avis Mimi! Je t'ai inscrite d'office le 20 mars au Carrefour de Rosny 2!

  • Et puis on lira quoi? S'est enquis la Cadette. Des livres de quel style?

  • Eh bien...

Bécassine a réfléchit.

  • Elle a le cul aussi large que celui de sa mère!

Mille excuses. D'autres voisins de table. Deux jeunes genre banlieue. Des gens vrais quoi. Donc. Quoi lire.

  • Eh bien... des livres faciles à lire à voix haute dans une allée de supermarché... des livres qui donnent envie de lire... de les lire eux et de lire d'autres livres...

  • Mais quoi exactement? A insisté la Cadette. Du genre Anna Tavalda?

  • Oh non, trop compliqué! A fait Bécassine en levant les mains d'un air paniqué. Des livres plus accessibles...

  • Et si c'était vrai? J'ai demandé.

  • Vrai quoi? A grogné Bécassine.

  • Je veux parler du livre... Et si c'était vrai, de Marc Lévy... j'ai précisé.

  • Trèèèèèès bien Mimi! A aussitôt applaudi Bécassine. Je vois que toi au moins tu as saisi ce que veut dire large public et donner envie de lire... j'inscris donc sous ton nom, lira un extrait de Si c'était vrai de Marc Lévy...

  • Mais je ne veux pas lire ça! J'ai presque crié, paniquée. Je n'ai pas ce genre de livres dans ma bibliothèque!

  • Arrogante! M'a tancée Bécassine. Eh bien tu l'achèteras et voilà tout! Je suis sûr qu'il y a un rayon livres au Carrefour de Rosny 2 entre celui de la charcuterie et des protections hygiéniques!

  • Ca n'est pas toujours aux mêmes de faire les mêmes efforts!

Cette dernière sentence revenant à mes premiers voisins, les collègues de bureau vrais mais qui aurait pu s'appliquer à moi, franchement. Pour en revenir au rayon charcuterie et celui des protections hygiéniques, j'ai eu une vision un peu surréaliste d'agents du Cnl déclamant dans les allées des extraits choisis par eux parmi les ménagères poussant leurs caddies, les ménagers tirant leur paniers et les mouflets braillant je veux ça, achète moi ça, je veux ça!

J'ai imaginé la teneur des annonces publicitaires ce jour là.

  • Au rayon charcuterie, nous vous proposons une lecture des Jeunes filles en Fleur de Marcel Proust... pour tout rôti de boeuf acheté, un exemplaire offert...

  • Au rayon fromages, venez goûter notre camembert au bon lait de printemps tout en écoutant une lecture d'un extrait d'Un roman français, de Frédéric Beigbeder qui, entre deux tranches de camembert AOC, vous dédicacera son livre lu par Marie Chotek, agent non titulaire de la fonction publique...

  • Au rayon du blanc, venez palper nos draps de coton blanc proposés en promotion avec une chemise assortie, blanche donc, et profitez en pour écouter un extrait de Moi, et la philosophie, de Bernard Henri-Levy, extrait lu par son grand ami Jean-Baptiste Botul, employé de bureau au Syndicat du crime ès livres qui nous vaut ces merveilleuses lectures...

  • Mais pourquoi tu fais ça toi... pourquoi toi qui a un côté si créatif tu te mets dans ce carcan de juriste... tu pourrais te faire chasser par un chasseur de têtes!

Mes voisins encore. Peut-être que la lecture d'un extrait d'un de mes livres favoris, du Desproges par exemple, leur ferait du bien? Les détendrait? Leur éviterait de se faire chasser la tête?

En attendant, 20 mars ou pas, en rentrant ce soir là, j'ai cru que Paris avait été évacué avant une attaque thermonucléaire. Vides les quais, barrés par des glissières et gardés par des flics, vide la place de la Concorde, et vide aussi la place carrée du Louvre où, cependant, massés derrière des barrières, piétinaient des gens qui avaient l'air tout ce qu'il y a de plus vrai.

L'hélicoptère qui avait tourné toute la journée au-dessus de nos têtes, était positionné au-dessus de la grande Pyramide du Louvre, je pouvais voir dedans des fusils mitrailleurs braqués sur la place. J'ai eu un moment d'angoisse. Devais-je courir et m'enfuir dans le métro? Devais-je revenir en arrière et alerter les flics qui gardaient les glissières de sécurité un peu plus haut qu'on s'apprêtait à canarder les touristes du Louvre?

Idiot. Des flics, il y en avait plein autour des barrières, et des militaires en treillis, et d'ailleurs, l'hélicoptère était un hélicoptère de la gendarmerie nationale.

Renseignement pris, c'était le président russe, Medvedev qui, de passage à Paris, avait exprimé le voeu très cher d'aller admirer les icônes russes exposées au musée du Louvre. Aussitôt dit, aussitôt fait, il avait suffit de bloquer les voitures de quelques milliers de Parisiens et de banlieusards, d'évacuer manu militari les touristes japonais et autres qui étaient occupés eux aussi à admirer les icônes russes et voilà. Mieux encore, Dimitri étant un grand démocrate, on ne le dira jamais trop, la visite n'avait qu'à avoir lieu un mardi, jour de fermeture du Louvre, avait-il suggéré, lui, ce grand érudit, qui connaissait les horaires d'ouverture de tous les musées du monde. Cela ne dérangerait ainsi que les quelques milliers d'automobilistes transitant dans cette zone centrale. La place était donc libre et Dimitri allait pouvoir se nourrir l'esthétique après avoir grignoté un burger, un nêm ou une tapas à l'un des restos de la galerie du Louvre..

Dimitri Medvedev, ce grand artiste. Cet homme de culture. Mais qui dit qu'il n'aurait pas plutôt préféré la lecture d'un extrait de Si c'était vrai? De Marc Levy au rayon boucherie du Carrefour de Rosny 2? Hein?


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